Les risques psychosociaux (RPS) occupent désormais une place centrale dans les préoccupations des entreprises. Stress chronique, épuisement professionnel, dépressions, conduites addictives ou suicidaires traduisent une dégradation durable de la santé mentale au travail. Face à ces situations, les réponses exclusivement internes montrent rapidement leurs limites, en particulier lorsque la souffrance psychique dépasse le champ managérial ou organisationnel.
La prévention des RPS suppose d’articuler prévention primaire, secondaire et tertiaire, en lien avec le système de soins. Dans ce contexte, les équipes mobiles en santé mentale apparaissent comme des acteurs indirects mais structurants. Sans intervenir pour le compte de l’employeur, elles contribuent à sécuriser les situations les plus complexes. Cet article propose d’en analyser le rôle, les modalités d’intervention et les conditions de leur contribution à la prévention des RPS.
Risques psychosociaux et santé mentale : de quoi parle-t-on en entreprise ?
Les risques psychosociaux recouvrent des réalités multiples : stress lié à la surcharge ou au manque d’autonomie, violences internes ou externes, conflits de valeurs, perte de sens, insécurité organisationnelle. Ils doivent être distingués des troubles psychiques, qui relèvent du champ sanitaire.
Cependant, RPS et santé mentale sont étroitement liés : les facteurs organisationnels peuvent fragiliser des personnes vulnérables, tandis que des troubles psychiques peuvent amplifier des tensions existantes.
Le code du travail impose à l’employeur une obligation de prévention des risques professionnels, incluant les RPS : évaluation des risques, document unique, actions de prévention. Ces obligations atteignent toutefois leurs limites face aux situations de souffrance psychique aiguë, qui excèdent les compétences internes et relèvent du soin.
Les équipes mobiles en santé mentale : cadre et missions
Les équipes mobiles regroupent plusieurs dispositifs : équipes mobiles psychiatrie-précarité, équipes mobiles de crise, équipes mobiles spécialisées, notamment en handicap psychique. Elles sont rattachées au système de soins, le plus souvent à un établissement de santé ou à un secteur de psychiatrie, et interviennent hors les murs.
Elles ne sont ni des dispositifs internes à l’entreprise, ni des prestataires RH, ni des outils disciplinaires. Leur valeur ajoutée réside dans leur expertise clinique, leur capacité à intervenir en contexte de rupture ou de crise, et leur rôle d’articulation entre le sanitaire, le social et le médico-social. Leur action porte sur la personne et sa situation de santé, mais ses effets peuvent indirectement sécuriser l’environnement de travail.
Une contribution indirecte à la prévention des RPS
Prévention tertiaire
Les équipes mobiles interviennent lorsque la situation est déjà fortement dégradée : salariés en grande souffrance, arrêts longs, risque suicidaire, désinsertion professionnelle. Elles permettent d’éviter des passages à l’acte, de restaurer un lien de soins et de prévenir des situations irréversibles.
Prévention secondaire
Elles peuvent également agir en amont de la crise, lorsque des signaux faibles sont repérés par les acteurs internes. Leur intervention contribue à éviter l’aggravation, notamment une hospitalisation ou une rupture complète du lien professionnel.
Sécurisation des collectifs
Enfin, leur action participe à l’apaisement des collectifs de travail, en réduisant la peur, l’incompréhension et le sentiment d’impuissance managériale, et en restaurant un cadre compréhensible pour chacun.
Exemples concrets d’interventions en lien avec l’entreprise
Exemple 1 : crise psychique aiguë d’un salarié en télétravail
Un salarié en télétravail s’isole brutalement, tient des propos inquiétants et rompt toute communication. Le manager alerte les RH, qui sollicitent la médecine du travail. La sollicitation effective de l’équipe mobile passe par un médecin ou le centre 15.
Les éléments légitimant l’intervention sont clairs : propos suicidaires, isolement, inquiétude convergente : plusieurs personnes (manager, collègues, RH, proches, professionnels de santé) expriment indépendamment des inquiétudes similaires concernant la situation.
L’intervention a lieu au titre de l’assistance à personne potentiellement en danger. L’équipe mobile de crise intervient au domicile, évitant un passage à l’acte. Pour l’entreprise, l’effet est indirect mais majeur : clarification des rôles et sécurisation du collectif.
Exemple 2 : salarié avec trouble psychique connu et tensions répétées
Un salarié reconnu Travailleur Handicapé présente des troubles psychiques mal compensés. Les conflits se multiplient malgré des aménagements. Le risque disciplinaire devient réel.
La démarche est initiée par les RH et le référent handicap, en lien avec la médecine du travail. La sollicitation de l’équipe mobile spécialisée handicap psychique passe par un SAMSAH ou un centre médico-psychologique (CMP).
L’intervention est légitimée par le risque de rupture du contrat et l’inadéquation entre le poste et les capacités fonctionnelles. Elle relève de la prévention de la désinsertion professionnelle et de la prévention secondaire des RPS. L’équipe mobile agit par médiation et recommandations d’adaptations raisonnables, permettant le maintien en emploi.
Exemple 3 : manager dépassé par une situation de souffrance psychique
Un manager est confronté à une dégradation progressive de la situation d’un collaborateur, sans crise aiguë mais avec une charge émotionnelle croissante. Les solutions internes sont épuisées.
La sollicitation passe par la médecine du travail ou un CMP. Les éléments légitimant l’intervention sont la répétition des arrêts, l’isolement et l’incertitude sur la frontière entre management et soin.
L’intervention relève de la prévention tertiaire des RPS, visant la sécurisation des acteurs internes. L’équipe mobile n’intervient pas sur l’organisation du travail, mais stabilise la situation de santé, contribuant indirectement à la prévention des risques.
Conditions de réussite et points de vigilance
La contribution des équipes mobiles suppose une articulation claire avec la médecine du travail, le respect absolu du secret médical, le consentement de la personne et une coopération interinstitutionnelle structurée.
Les points de vigilance sont essentiels : ne pas externaliser la prévention des RPS vers le soin, ne pas médicaliser des conflits organisationnels, ne pas confondre accompagnement et contrôle.
Les équipes mobiles n’interviennent jamais pour le compte de l’employeur, mais pour la personne.
Conclusion
Les équipes mobiles jouent un rôle indirect mais essentiel dans la prévention des risques psychosociaux. Leur action complète les politiques internes de prévention, sans s’y substituer. Elles offrent aux entreprises confrontées à des situations complexes un appui structurant, à condition que les rôles soient clairement posés. Cette approche décloisonnée, articulant santé mentale, travail et inclusion, constitue un levier stratégique face aux enjeux contemporains du travail.
Documentation
INRS – Risques psychosociaux : ce qu’il faut retenir
ARS – Projets territoriaux de santé mentale (PTSM)
Questions-Réponses
Quel est le lien entre risques psychosociaux et santé mentale au travail ?
Les risques psychosociaux renvoient aux facteurs organisationnels et relationnels du travail pouvant altérer la santé mentale. Ils peuvent favoriser l’apparition ou l’aggravation de troubles psychiques, sans pour autant se confondre avec eux.
Les équipes mobiles font-elles partie des dispositifs de prévention des RPS ?
Pas directement. Les équipes mobiles relèvent du champ sanitaire ou médico-social. Leur action porte sur la situation de santé de la personne, mais leurs effets peuvent contribuer indirectement à la prévention des RPS.
Une entreprise peut-elle solliciter directement une équipe mobile ?
En principe, non. La sollicitation passe par des tiers légitimes : médecin du travail, médecin traitant, CMP, SAMU ou partenaires médico-sociaux. L’entreprise ne mandate jamais une équipe mobile.
Dans quelles situations une équipe mobile peut-elle intervenir en lien avec le travail ?
Lors de crises psychiques aiguës, de situations de handicap psychique mal compensé, ou de risques de rupture de parcours professionnel, lorsque les réponses internes sont insuffisantes.
Les équipes mobiles remplacent-elles les obligations de l’employeur en matière de RPS ?
Non. L’employeur reste pleinement responsable de la prévention des risques professionnels. Les équipes mobiles ne se substituent ni aux politiques internes ni aux responsabilités managériales.
Quels sont les principaux points de vigilance pour les entreprises ?
Éviter toute confusion entre soin et gestion RH, respecter le secret médical, ne pas médicaliser des conflits organisationnels, et ne pas externaliser la prévention des RPS vers le système de soins.

